L'entretien avec Martin Schneider-Jacoby, Croatie

25/10/2011
Martin Schneider-Jacoby

Martin Schneider-Jacoby est Chef de projet à la Fondation EuroNatur (European Nature Heritage Fund) depuis 1989 et responsable des projets « Karst Poljes », « Adriatic Flyway » et « Sava Wetlands ». Il est impliqué dans la recherche des zones humides depuis 25 ans et milite pour l’importance de ces sites pour la migration des oiseaux et le développement régional.

 1- D’après vous quelles sont les actions prioritaires à prendre pour les zones humides de la région des Balkans ?

Il existe trois principaux types de zones humides dans la région : les lacs, les étendues d’eau en territoire karstique (karst poljes) et les rivières incluant la zone côtière. Je vois donc deux grandes priorités :

- le besoin de suivre un processus participatif, démocratique et transparent concernant la construction de barrage et l’extraction de l’eau accompagné d’une évaluation d’impact environnemental sérieuse (Environmental Impact Assessment - EIA)

- la nécessité de promouvoir l’importance de zones humides et de zones côtières intactes pour l’avenir du tourisme dans des pays comme l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie ou le Monténégro.

 

Parmi les grands lacs des Balkans, le lac de Skadar est un des plus menacés. En effet le volume des centrales hydroélectriques prévu sur la rivière Moraca est plus grand que celui du lac lui-même. L’importance du flux naturel d’eau, qui inonde de 10 000 à 15 000 ha chaque année, serait perdue après la construction des barrages.

Les « polje » karstiques ne sont pas considérés, la plupart du temps, comme des zones humides et les prélèvements en eau pour l'hydroélectricité et le drainage constituent un problème énorme, par exemple en Bosnie-Herzégovine.

Enfin les rivières et leurs deltas sont les zones humides les plus menacées puisque plus de 400 nouveaux barrages sont prévus dans la région. Le problème du transport des sédiments n'est pas traité dans les études d’impact environnemental, par exemple dans celles portant sur la rivière Sava en Slovénie ou sur le nouveau barrage prévu sur la plus grande rivière « tressée » d'Europe, la Drin près de Shkodra. Ce barrage est construit par la firme autrichienne «Verbund». La construction de nouveaux barrages risque de provoquer la diminution des flux de sédiments, accentuant l'érosion côtière. Cette érosion ne met pas seulement en danger les îles-barrières le long de la côte albanaise, mais aussi l’attrait touristique, par exemple de l’île d’Ada Bojana. La baisse du tourisme en raison de la dégradation des écosystèmes peut également avoir un impact négatif sur la filière touristique locale et sur les moyens de subsistance des populations locales.



2 - Pouvez-vous nous décrire brièvement le delta de la Neretva, notamment les principales pressions qui pèsent sur ce site ?

La Neretva forme un delta karstique unique au monde, où les affluents alimentent les  lacs à travers des résurgences souterraines. Le principal affluent de la Neretva, la rivière Trebisnica dans le célèbre Polje Popovo, a été bétonnée déjà à l'époque de la Yougoslavie. Aujourd'hui, pendant l'été, le cours de la rivière est à sec, car l'eau est vendue au producteur d'électricité croate HEP et finit dans la mer Adriatique à proximité de Dubrovnik. Aujourd’hui, le delta de la Neretva est menacé par l'intrusion d'eau salée, mais au lieu de renflouer le delta en eau, il est prévu d’en détourner encore plus vers la mer par un second tunnel et d’autres systèmes de drainage des flux d’eau issus des zones karstiques du bassin supérieur de la Neretva. Ainsi la principale rivière et la zone humide de Hutovo Blato, classée Ramsar, vont perdre encore plus d'eau à l'avenir puisqu’elle sera transférée, via la chaîne de centrales hydroélectriques, directement à la mer.
En outre ces deux sites Ramsar, le delta de la Neretva en Croatie et Hutovo Blato en Bosnie-Herzégovine, sont déjà menacés par la sécheresse. Récemment, une étude d’impact en Croatie a permis de construire une écluse dans l'estuaire afin d'augmenter l’agriculture irriguée et d'arrêter l'intrusion d'eau salée. Étonnamment, le fait que ces changements soient mis en œuvre à l'intérieur d'un site Ramsar n'a pas été mentionné dans l’étude d’impact.

3 - Quelles activités doivent être mises en œuvre pour améliorer la situation ?

Les deux sites Ramsar dans le delta de la Neretva sont menacés par la surexploitation des eaux : de manière directe à cause du manque d'eau et indirecte par des projets engagés pour stopper l'intrusion d'eau salée et sauvegarder la production alimentaire. La Banque mondiale a déjà mis en place un projet FEM (Fonds pour l’Environnement Mondial) afin de préserver la biodiversité unique du bassin de la Neretva, y compris dans son affluent Trebisnica. Un moratoire est nécessaire sur tout nouveau projet d’irrigation ou de centrale hydroélectrique. Tant que la connexion entre les différents impacts n'a pas été clairement analysée et des solutions alternatives testées, l'écluse dans l'estuaire de la Neretva ne devrait pas être construite. Il faut agir en urgence, car les grandes tourbières du delta de la Neretva - ainsi que celles de la partie drainée du site Ramsar Livanjsko Polje - sont régulièrement endommagées par des feux importants. En outre, plusieurs espèces de poissons endémiques et des centaines d'hectares de tourbières riches en calcium dominés par les grands marais de marisques (Cladium mariscus) sont menacés de disparition.

4 - Comment les organisations internationales peuvent contribuer à ces actions?

Les experts internationaux doivent examiner les études d’impact (EIA) et les plans d’occupation du sol du site Ramsar du delta de la Neretva en Croatie  puisque le pays souhaite adhérer à l'Union Européenne et que la planification doit être basée sur Natura 2000. Euronatur, notre Fondation, a préparé des cartes des habitats-clés et d’espèces indicatrices comme le Butor étoilé, pour indiquer les parties du delta où une meilleure protection est nécessaire. La planification territoriale, publiée en 2010, favorise encore la création de nouvelles terres cultivées.

De plus la préparation du plan de gestion du bassin versant financé par le FEM doit être suivie attentivement, car c’est le cabinet croate Elektroprojekt - fortement impliqué dans la construction de barrages hydroélectriques - qui a été choisi pour préparer le document.

La grande beauté du delta de la Neretva, les grands sites Ramsar existants et la biodiversité spécifique méritent une meilleure protection que ce qui existe jusqu'à présent. Ils ont aussi besoin d’une évaluation complète des impacts prévus. La création du Parc Naturel du Delta de la Neretva est un engagement fort du gouvernement croate, signé lors de la COP 9 de la Convention sur la Diversité Biologique à Bonn en 2008, mais non tenu à ce jour.

Légendes:

1ère photo: La source karstique et la rivière Norin dans la zone protégée Prud près de Vid montre la beauté du Delta de Neretva et son unique point de vente pour les touristes partagé entre la  Croatie et la Bosnie-Herzégovine.

2ème photo: Tunnel  pour transférer l’eau de Neretva au travers d’une  série de barrages hydroélectriques vers l’Adriatique à Dabarsko Polje.

3ème photo: Tournières brûlées du fait du manqué d’eau dans le Parc naturel et le site Ramsar Hutovo Blato.